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Chronique d’une résistance Nahua

La chronique complète en format PDF

Chronique d’une résistance nahua

La sauterelle et le jaguar

Pierre Beaucage

Il y a quatre ans, nous rendions compte dans ces pages d’une des premières réunions d’information concernant l’implantation d’une mine à ciel ouvert à proximité du village de Santa María Zotoltepec, municipalité d’Ixtacamaxtitlán, dans l’État de Puebla au Mexique (Beaucage 2015). Une trentaine de paysans et paysannes autochtones, réunis dans une cour de ferme, avaient beaucoup de questions à poser à deux militants locaux et à un anthropologue étranger concernant une entreprise canadienne, Almaden Minerals, qui, à travers sa filiale Minera Gorrión, offrait mille pesos (50 $) à des villageois pour creuser des trous dans leurs champs. On apprit alors d’un ex-travailleur de la mine que, dès cette phase d’exploration, Almaden utilisait entre 60 000 et 100 000 litres d’eau par forage. « Et nous ici, n’avons de l’eau au robinet qu’une journée sur trois ! » s’était exclamée une femme. À Ixtacamaxtitlán, l’eau potable est rare, et tout le monde le sait.

Depuis, les choses se sont accélérées. Les sept cents forages effectués par la Compagnie sur ses concessions Cerro Grande et Cerro Grande 2 ont révélé la présence d’un gisement assez riche pour justifier les centaines de millions d’investissement requis. Croyant avoir l’aval du nouveau gouvernement, entré en fonction le 5 décembre 2018, l’entreprise a déposé, en février 2019, l’étude d’impact environnemental exigée par la loi. Malgré ses affirmations disant que les impacts négatifs seraient « extrêmement limités », Almaden y reconnaît que le processus de centrifugation et de lixiviation du minerai nécessitera cinq millions de litres d’eau par jour quand la mine fonctionnera à pleine capacité. « C’est deux fois plus que n’en consomment les cent vingt communautés de la municipalité », selon Alejandro Marreros, porte-parole de l’Unión de ejidos y comunidades Atcolhua, qui s’oppose au projet.

La sauterelle et le jaguar

Réunis tes amis, dit le jaguar à la sauterelle. Je rassemblerai les miens. On verra bien qui va gagner ! (Arrieta 2009 : 53)

En 2015, la communauté de Tecoltemic (61 familles) engageait une poursuite contre Almaden, pour avoir inclus ses 330 hectares de terres communautaires dans l’immense concession (7200 hectares) qu’elle possède : « Notre titre foncier est inaliénable et nous n’avons jamais donné notre accord. » Effectivement, Tecoltemic, formé à la suite du démembrement d’un grand domaine dans le cadre de la Réforme agraire, jouit d’un titre collectif (ejido) qui ne peut être cédé sans accord unanime des membres ; sur cette base, une juge leur a rapidement octroyé une injonction provisoire, interdisant à Almaden de poursuivre ses opérations jusqu’au verdict final. En outre, la demande d’injonction fait valoir que Tecoltemic est une communauté amérindienne, protégée par la Convention 169 de l’Organisation internationale du Travail – qui stipule qu’on ne peut mettre en œuvre un projet de développement [sic] en territoire autochtone sans effectuer une consultation « préalable, libre et informée » auprès de la population. Ce qu’Almaden n’avait bien sûr jamais fait, confiante dans la toute-puissance du permis que la Direction des mines lui avait octroyé. La transnationale canadienne avait également gagné à sa cause les autorités municipales d’Ixtacamaxtitlán et pouvait compter sur l’appui de la bourgeoisie commerçante du chef-lieu, San Fernando.

Pour sa part, l’Unión de ejidos y comunidades a mené un travail incessant de sensibilisation dans les communautés avoisinantes, montrant, avec vidéos à l’appui, la dévastation du milieu qu’ont occasionnée ailleurs au Mexique les mines à ciel ouvert comme celle qui est projetée. Face aux énoncés techniques de l’entreprise, l’Unión a obtenu une contre-expertise qui démontrait les conséquences néfastes qu’aurait la mine sur la santé et l’environnement (PODER et al. 2017). Puisque la transnationale, afin de se soustraire à l’obligation d’une consultation préalable, affirmait « qu’il n’y a pas d’autochtones à Ixtacamaxtitlán » (Minera Gorrión 2018 : 41), nous avons effectué, avec un enseignant d’une petite université régionale et ses étudiants, une recherche qui démontre la présence d’une identité et d’une culture nahuas dans la municipalité (Beaucage et Marreros 2018), élargissant ainsi le témoignage de l’anthropologue mexicain Julio Glockner, qui accompagnait la demande d’injonction de Tecoltemic.

Le 22 avril dernier, la juge du district de San Andrés Cholula déclarait illégales les concessions minières d’Almaden. La principale raison retenue : « Elles ont été octroyées sans tenir compte de l’opinion de la communauté autochtone concernée [Tecoltemic]. » (Velázquez Rebollo 2019 : 133) Cette décision constitue un précédent important au Mexique, où la non-reconnaissance de territoires autochtones rend difficile ce genre de contestation.

La mobilisation régionale

La sauterelle invita les taons, les guêpes, les abeilles et tous les petits animaux qui piquent (Arrieta 2009 : 53)

La lutte juridique ne constitue cependant qu’une dimension du combat qui se mène contre le projet d’Almaden. Comme la concession se situe tout près des sources de la rivière Apulco, qui traverse toute la Sierra Norte, l’Unión a obtenu le soutien actif de dizaines de communautés autochtones, situées en aval dans ce vaste bassin et qui, toutes, seraient directement affectées par un déversement d’eau contaminée. Pour faire face aux projets miniers et hydroélectriques qui se multiplient dans la Sierra, ces communautés se sont regroupées, il y a cinq ans, dans l’Asamblea de los pueblos maseual totonaku y mestizo en lucha por la tierra, el agua y la vida (« Assemblée des peuples nahua, totonaque et métis en lutte pour la terre, l’eau et la vie »). Le 22 juin dernier, plus de deux mille personnes avaient répondu à la convocation de l’Unión dans le village de Santa María; c’est l’une des agglomérations les plus menacées car elle est située à moins de deux kilomètres en contrebas du site de la mine. La foule était aussi enthousiaste que nombreuse sous le grand abri de toile. Les orateurs autochtones et métis qui se sont succédé à la tribune, qu’ils viennent d’Ixtacamaxtitlán ou de communautés solidaires, ont réaffirmé leur opposition au projet extractif. Comme le disait l’un d’eux : « On dit que les peuples autochtones doivent être consultés. Eh bien ! la consultation a eu lieu aujourd’hui et le résultat c’est : non à la mine !

Deux jours plus tard, les dirigeants de la mine venaient aussi faire entendre leur point de vue à Santa María, à l’occasion d’une « rencontre d’échanges » organisée par le ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles (SEMARNAT)… avec quatre ans de retard. Pour compenser le peu d’appuis locaux, l’entreprise avait mobilisé des gens depuis le Veracruz voisin, où elle possède d’autres concessions minières. Les luxueux autobus Pullman nolisés pour transporter les acarreados1 contrastaient, dans les rues du village, avec les fourgonnettes fatiguées qui amenaient les paysans des villages voisins. La presse était représentée par un journaliste d’une radio communautaire et par l’auteur de ces lignes, à titre de « correspondant d’une revue canadienne » : Recherches amérindiennes au Québec !

Assemblée dans le village de Santa María, 22 juin 2019
(Photo Pierre Beaucage)

Manifestation dans les rues de Santa María, 22 juin 2019
(Photo Pierre Beaucage)

Le programme comprenait d’abord un exposé, par trois cadres de la Compagnie, qui ont répété qu’ils ne puiseraient pas d’eau dans la nappe phréatique, se contentant de recueillir l’eau de pluie, et qu’ils ne causeraient aucune contamination de l’environnement, puisqu’ils « filtreraient l’eau contaminée au cyanure » avant de déposer les déchets sur les crassiers. Les porte-parole d’Almaden ont fait miroiter les emplois qui allaient être créés (« plus de 400 »).

Ces affirmations, les habitants du lieu les déjà ont entendues mille fois, et elles ne les ont pas convaincus cette fois non plus. Dans la vingtaine de présentations qui ont suivi, ils ont exposé, posément et fermement, les raisons qui fondent leur opposition au projet : l’eau qui disparaît des sources après les forages, la parcelle irriguée qui a dû être abandonnée, la poussière et le bruit qui deviennent intolérables, et ce, alors que le projet n’en est encore qu’à la phase d’exploration. « Nous avons reçu ces terres de nos aïeux et nous voulons que nos enfants et nos petits-enfants puissent y vivre. » Voyant que la salle leur échappait, les partisans de la mine – qui venaient en grande partie de l’extérieur – ont tenté d’étouffer la voix des villageois sous des huées : le fonctionnaire de SEMARNAT qui présidait l’assemblée a dû les rappeler à l’ordre plus d’une fois.

La majorité des Ixtamaxtitecos, autochtones et métis, a compris que les quelques bénéfices proposés ne valent pas la disparition des champs de maïs et des plantations d’agave, ni l’épuisement de leurs précieuses sources d’eau. Ils savent aussi que l’entreprise amènerait d’ailleurs ses ouvriers spécialisés (grutiers, dynamiteurs…) et qu’il ne leur resterait que des emplois précaires. Le verdict favorable de la juge de district a été, bien sûr, accueilli positivement. Mais les paysans savent également que les intérêts en jeu dépassent de beaucoup le district et même l’État de Puebla. C’est toute la politique minière du gouvernement mexicain qui est en cause. Certes, l’actuel ministre de l’environnement a une longue trajectoire d’appui aux luttes autochtones et paysannes. Mais au cabinet, il doit faire face à des poids lourds comme la ministre de l’économie, adepte sans réserve des investissements miniers et pétroliers.

On n’en est donc pas encore au dénouement de la fable, où les grands animaux, n’en pouvant plus de morsures et de piqûres, prennent la fuite devant la sauterelle et ses alliés. Comme la foule le scandait à la fin de l’assemblée du 22 juin : Zapata vive, vive ! La lucha sigue, sigue ! (« Zapata vit, vit ! La lutte continue, continue ! »)

Note

1. Le terme acarreados, du verbe acarrear, « charroyer » désigne au Mexique ceux qu’on fait venir d’ailleurs pour faire nombre dans une assemblée.

Ouvrages cités

ARRIETA, Pedro : 2009 : «Tekuani uan chapolij / El tigre y el chapulín », in Maseual Sanilmej / Cuentos indígenas de la región de San Miguel Tzinacapan : 41-58. CEPEC / Bosque de Letras, Puebla.

BEAUCAGE, Pierre, 2015 : « Une compagnie minière au Mexique : pour une ethnographie de la résistance ». Recherches amérindiennes au Québec 45(1) : 81-84.

MINERA GORRIÓN, abril 2018 : Evaluación de impacto social, (resumen ejecutivo), obtenido de la Dirección General de Minas – México, en réponse à la demande d’information 0001600375817.

—, febrero 2019 : Manifestación de impacto ambiental. México. https://wetransfer.com/downloads/dbe9681d26a92c56f779554e88617a3820190219182 736/5f0e0d060faa8ef6a3023213d56219ca20190219182736/cf3207> (consulté le 2 mars 2019).

PODER (Project on Organizing, Development, Education and Research), CESDER (Centro de Estudios para el Desarrollo Rural) et IMDEC (Instituto Mexicano para el Desarrollo Comunitario) 2017 : Canadian Mining in Puebla and its Impact on Human Rights. For the Life and Future of Ixtacamaxtitlán and the Apulco River Basin. (Traduit de l’original en espagnol). <https://www.colaboratorio.org/canadian-mining-in-puebla-and-its-impacts-on- human-rights-for-the-life-and-future-of-ixtacamaxtitlan-and-the-apulco-river-basin/> (consulté le 4 septembre 2018).

VELÁZQUEZ REBOLLO, Yolanda, 2019 : Dictamen de la solicitud de amparo presentada por la comunidad de Tecoltemic en contra de las concesiones mineras de Minera Gorrión. (445-2015). San Andrés Cholula, Juzgado Segundo de Distrito en Materia de Amparo Civil, Administrativa y de Trabajo y de Juicios Federales en el Estado de Puebla.

Référence électronique
Pour citer cette chronique : BEAUCAGE, Pierre, 2019 : « Chronique d’une résistance nahua : la sauterelle et le jaguar ». Recherches amérindiennes au Québec 49(1) : S-116-S118.